Vie et message de Saint Nectaire d’Égine – par Roland Épin ╰⊰¸¸.•¨* French

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SAINTS OF MY HEART

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Saint Nectaire à Égine (+1920)

9 novembre

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Vie et message de Saint Nectaire d’Égine

par Roland Épin

C’est en Sélybie de Thrace, près de Constantinople, le 1er octobre 1846, que vint au monde, l’avant-dernier de six, Anastase Képhalas. Marie, sa mère, vivait douloureusement sa foi orthodoxe sous la persécution turque, mais elle sut donner à tous ses enfants son amour du Christ Pantocrator. Anastase en sera marqué pour la vie. Son père n’était pas souvent à la maison. Pour nourrir sa nombreuse famille, il travaillait tantôt comme agriculteur, tantôt comme pêcheur.

C’est la foi de sa “grand-mère bien-aimée”, de l’inoubliable grand-mère qui marquera le plus l’enfance d’Anastase et qui fera de lui un vrai “ressuscité” – sens de son prénom – avant de devenir le pur “nectar” de la Grèce et du monde.

Chaque soir, il voyait sa mère et sa grand-mère tirer les rideaux de l’unique chambre des enfants pour que les Turcs n’aperçoivent pas toute la famille agenouillée devant les icônes de la Sainte Trinité et de l’archange Michel éclairées par la flamme tremblotante des veilleuses. Aussitôt après la prière, Anastase “le petit garnement tant aimé”, se jetait dans les bras de sa grand-mère. Ainsi blotti sur son cœur, il s’abandonnait à cette sainte tendresse:

–Viens, grand-mère, disons ensemble : Aie pitié de moi, Seigneur.
–Oui, mon cœur.

Et serrant très fort son petit garnement, elle murmurait avec lui le psaume 50 qu’il connaissait par cœur. Au verset, j’enseignerai tes voies aux sans loi et les impies reviendront à toi, il était traversé comme par un courant électrique. Il tendait sa main et la posait sur la bouche de sa grand-mère et terminait seul le psaume, comme si cette phrase et la fin du psaume le concernaient particulièrement. Le feu de la tendresse humaine et le feu divin qui traversent le psaume 50 brûlaient le cœur du petit Anastase. Une ” force magique ” l’habitait alors. Cette force, il la puisait aussi dans la ” Croix de Bois Saint ” qu’il portait toujours à son cou. Ce minuscule morceau de bois de la vraie Croix, un cadeau de sa grand-mère bien-aimée, l’aidera à porter toutes les croix qui allaient bientôt s’abattre sur ses épaules.

Constantinople

Il a treize ans. Sa grand-mère bien-aimée vient de naître au ciel, son père devenu aveugle ne trouve plus d’emploi. Anastase décide de partir à la ” Ville “, à la fois pour ne plus être à charge à ses parents et pour étudier. Le cœur serré, sans un sou, un baluchon sur l’épaule, contenant une lettre de recommandation, ayant reçu la bénédiction de ses parents, il gagne le port. Il attend je ne sais quoi, un miracle sans doute, son premier miracle !

Il y a là, justement un bateau en partance pour Constantinople. Les mécaniciens s’affairent en vain, le moteur ne part pas ! Le capitaine qui a deviné la demande du jeune garçon lui crie du pont:

–C’est pour où, votre Grandeur ?
–Pour la Ville, monsieur.
–Ceux qui n’ont pas d’argent ne vont pas à la Ville.

Anastase ne répond pas. Il serre sur son cœur la croix de bois saint. Le moteur toussote. Le capitaine s’énerve, jure. Il cherche à comprendre ce qui se passe, quand son regard croise celui du jeune garçon. Les yeux d’Anastase sont remplis de larmes et brillent d’un éclat inhabituel, comme des veilleuses d’icônes. Le capitaine lui fait signe de monter sur le pont. D’un bond Anastase se trouve sur le bateau et d’un bond le moteur démarre, comme soulevé par une “force magique”.

Les matelots crient de joie. Anastase rend grâce au Seigneur. Il admire un paysage qu’il ne reverra jamais. Toute son enfance pauvre et heureuse défile devant ses yeux humides de larmes aussi salées que les embruns qui fouettent son visage. Comme Abraham, il va vers l’inconnu, vers sa terre profonde. À treize ans, seul au milieu d’inconnus, il prie. Le psaume 51 lui revient instinctivement aux lèvres: “Aie pitié de moi, Seigneur, selon ta grande bonté.”

À Constantinople, c’est la déception ! La lettre de recommandation d’un de ses oncles est inutile : Théodore Tselepis a quitté la Ville pour Odessa. Il sillonne la Ville, frappe à de nombreuses portes, il n’y a pas de travail pour lui. Enfin, il est embauché dans un atelier de tabac. Il doit se contenter pour tout salaire d’être nourri et logé. L’emballage du tabac terminé, il doit encore aller le livrer avec une charrette à bras, à travers toute la Ville. Harassé, moulu, il n’a plus le temps ni la force de prier convenablement. Quand il le peut, il se faufile dans une église et face au Christ Pantocrator de la coupole il prie :

Je tiens encore le coup, mon Jésus ! Regarde, je tiens encore ! Pourvu que ma mère n’apprenne pas que mon patron me bat, parce que moi, je tiens. Je ne veux pas qu’ils aient de la peine.

“Tout commencement est difficile,” lui avait dit son père! Il en faisait l’expérience. Un jour, en passant devant l’ancienne église de la Très-pure, devenue mosquée aujourd’hui, il s’arrête et pleure. En pensant au cahier sur lequel il aimait écrire des phrases de l’Écriture et des sentences des Pères, l’idée lui vient d’écrire des sentences sur le papier d’emballage des cartons de tabac. Ainsi commencerait sa mission: Enseigner les voies du Seigneur aux sans loi. La joie de cette pensée lui donne des ailes. À partir de ce jour, il travaille avec tant d’ardeur et d’amour que le rendement de l’atelier est doublé, à la grande satisfaction du patron qui n’en reste pas moins renfrogné et méchant.

Le soir, en cachette, quand tout le monde est parti, il écrit avec beaucoup d’application sur le papier d’emballage : “Humilie-toi devant le Seigneur et il t’élèvera.” – “Si quelqu’un veut être le premier qu’il soit le dernier et le serviteur de tous.” – “N’estime pas trop l’homme, il est mortel.” – “L’orgueil entre dans le cœur par la porte de l’impiété et de l’ignorance…”

Le temps s’écoulait ainsi plus agréablement. L’hiver était arrivé. Ses vêtements et ses chaussures en piteux état, il avait froid. Un soir, plein de courage, il va trouver son patron dans son bureau pour lui demander des habits convenables. Il se fait rabrouer et insulter. Anastase se retire dans sa chambre et pleure toute la nuit. En songe, il voit le Christ Pantocrator, son Bien-aimé, qui lui demande la cause de ses larmes. Les sanglots l’empêchent de répondre. Réveillé, il se lève d’un bond, prend du papier, un crayon et écrit:

Mon Jésus, tu m’as demandé pourquoi je pleurais. Mes vêtements sont usés, mes chaussures sont usées, je suis pieds nus et je souffre. C’est l’hiver et j’ai froid. Hier soir, je suis allé le dire au patron et il m’a chassé. Il m’a dit d’écrire au village qu’on m’envoie ce qu’il faut. Mon Jésus, depuis que je travaille, je n’ai pas envoyé un sou à ma mère. Comment faire maintenant ? Comment vivre sans vêtements ? Je raccommode, je raccommode et ils se déchirent à nouveau. Pardonne-moi de t’importuner. Je me prosterne et je t’adore. “

Ton serviteur Anastase.

Il met la lettre sous enveloppe et l’adresse ainsi : “À Notre Seigneur Jésus-Christ. Aux Cieux.”

À la pointe du jour, il court la poster avec cinq autres lettres de son patron. Au même moment, le voisin, Monsieur Thémistocle sort de son magasin :

–Où vas-tu à cette heure, Anastase ?
–À la poste, monsieur.
–J’y vais justement. Donne-moi tes lettres. Tu as froid, mon pauvre ? Retourne vite chez toi, tu vas attraper mal.”

En classant les lettres avec les siennes, Thémistocle est intrigué par celle qui est adressée à Notre Seigneur Jésus-Christ, aux Cieux ! Il l’ouvre, lit et la met précieusement dans sa poche, bouleversé par ces quelques lignes. Dans la semaine, Anastase reçoit un gros colis. Au-dessus des vêtements, des chaussures, du linge et d’une enveloppe contenant des drachmes, il découvre un carton avec ces mots bien calligraphiés : ” Le Christ à Anastase. ”

Comblé de joie, il tombe à genoux et rend grâces du fond du cœur :

Mon Jésus, mon Christ aimé, je savais que tu aurais pitié de moi.

Mais sa joie est de courte durée. Quand son patron le voit arriver tout flambant neuf, il soupçonne quelque chose. Le saisissant au collet il commence à le battre jusqu’au sang, à coups de poing, à coups de pied. Anastase a beau le supplier à genoux, lui embrasser les mains et crier : “Je ne suis pas un voleur”, le patron continue de frapper.

–Où as-tu trouvé tout cela ?
–C’est le Christ qui me l’a envoyé, croyez-moi.
–Ah oui, le Christ ? attrape ça encore !

Alerté par les cris, le voisin arrive et explique tout au patron rouge de colère. Bien plus, il prend chez lui le petit serviteur du Christ, comme employé à son magasin.

Époque Dorée

Anastase va sur ses seize ans. Il est heureux de rendre service à son ami Thémistocle, et surtout de pouvoir lire et prier. Son bonheur augmente lorsqu’il trouve une place d’enseignant à l’école du Saint-Sépulcre. Il apprend l’alphabet aux tout-petits, ce qui lui permet de suivre des cours pour devenir instituteur. Quatre années bénies de solitude et de prière intense. Il dévore les écrits des Pères. Son livre Le trésor des Sages, qui sera édité plus tard avec beaucoup de succès, fut écrit nuit après nuit pendant cette période dorée. C’est là qu’il découvre l’amour de la vie monastique et la joie de la vie liturgique.

La ” Joie “, c’est là qu’il décide d’en faire le ” principe de sa vie “, comme il l’écrira un jour à Mère Xénia :

Tu dois savoir, que si toi, tu es en bonne santé, les sœurs le seront aussi et que si tu es souffrante, celles qui se portent bien, souffriront aussi. Imprime bien cela dans ton esprit avec ceci : sache que ta bonne humeur réjouit les visages des sœurs et fait du monastère un paradis. Sache bien que de toi seule dépend la joie des sœurs, la bonne humeur. Ton devoir est de les y conserver dans leur cœur. Tu dois pratiquer cela, te faisant violence. Ne te laisse pas aller à des rêveries tristes, cela frappe les sœurs. Ton salaire sera grand, si tu deviens pour elles celle qui procure la joie. Je te conseille cela, parce que moi j’en ai fait le principe de ma vie. Je veux que tes disciples aient aussi ce principe. Quand tu réjouis le cœur de ton prochain, surtout celui de ta sœur privée de tout, sois sûre alors de plaire à Dieu, beaucoup plus que si tu faisais de longues prières et des jeûnes prolongés…

Un soir de printemps de l’an 1866, il a tout juste vingt ans, il fait ses adieux à Thémistocle et à la ” Reine des Villes “. Il quitte pour toujours Constantinople la Grande:

Adieu, Ville du Roi des rois, Ville de la Vierge victorieuse au-dessus des combats, terre des martyrs, berceau sanglant de l’orthodoxie ! Adieu ! Reçois l’humble remerciement d’un pauvre et indigne serviteur du Seigneur.

Chios

C’est dans le port de Lithi, que le jeune instituteur diplômé de Constantinople débarque avec une lettre d’introduction pour le directeur de Metochi. Pendant dix ans, il enseignera aux fils des pêcheurs de l’île héroïque en même temps que l’alphabet, les grandes vérités de la foi orthodoxe. Il savait l’importance de l’école chrétienne. Le jeune maître d’école sous une apparence pleine de douceur, cachait un tempérament fougueux.

Un jour, le jeune garçon qui veillait sur la cuisine du maître, par distraction, laissa brûler le repas. Emporté par la colère, Anastase gifla fortement l’enfant. Troublé par cette violence qui était sortie de lui, il demanda à Dieu de le priver du sens du goût. À partir de ce jour, il ne distingua jamais plus le goût des aliments.

Le Jeune Moine

Dès qu’il avait un moment libre, le jeune instituteur se rendait au monastère de l’île Néamoni. Il restait longtemps en prière devant les remarquables mosaïques du IXe siècle et s’entretenait avec l’higoumène. Le 7 novembre 1875, il réalisait le plus cher désir de sa vie : revêtir le saint habit du ” deuil source de joie “. Aux pieds de l’higoumène, Anastase Kephalas devenait frère Lazare. Une véritable résurrection, une nouvelle vie ! Le Christ lui disait : “Lazare, sors du tombeau!”

Frère Lazare vivra trois ans au monastère comme secrétaire. Il est comblé. Tous apprécient ses vertus et l’aiment beaucoup. Un poème composé plus tard à la louange de la vie monastique peut nous donner une idée de ce que fut sa vie à Néamoni:

Aime la prière, le jeûne, la veille.
Sois empressé à l’ouvrage, demeure silencieux.
Sois parfait dans l’humilité, la décence, la patience,
la constance, le discernement, l’attention.
Aie le renoncement, la noblesse, la bienfaisance, l’esprit de droiture,
l’innocence, un cœur pur.
Sois modeste, chaste, parfaitement obéissant,
charitable, détaché, sans rancune.
Fais-toi violence, n’oublie pas le labeur.
Dans ton cœur, aie la mémoire du Nom de l’Époux céleste,
ne cesse jamais de le servir.

Le 15 janvier 1877 – jour anniversaire de son baptême – le Métropolite de Chios l’ordonne diacre et lui impose le nom de Nectaire, “breuvage des dieux”.

À la fin de sa première Liturgie, en proclamant : “Debout ! Ayant communié aux divins, purs et vivifiants Mystères du Christ, rendons de dignes actions de grâces au Seigneur “, il se mit à pleurer, sa voix se brisa et il faillit s’évanouir. Le soir de ce même jour, se promenant dans la colline, il ressentit une telle joie qu’il pleura à nouveau et pria ainsi :

Encore un peu de temps, Seigneur, et ton soleil brillera à nouveau. Je te rends grâces et je te remercie du fond du cœur. N’abandonne jamais ton serviteur, même un court instant : sans toi, comment vivre ? Pourquoi vivre ? Ne me laisse pas une seconde imaginer que je suis devenu quelqu’un d’important. Lorsque mes frères les hommes pécheront autour de moi, que cette soutane devienne pour eux comme les bras d’une mère pour soulager les peines et procurer la paix.

Il pense un instant se retirer au Mont Athos, tant il est attiré par le silence et la prière. Mais, Chorémis, un bienfaiteur de Chios, lui paie ses études de théologie à Athènes. En 1882, le diacre Nectaire entre à l’Université théologique d’Athènes et en ressort trois ans après avec sa licence.

Alexandrie

Chorémis, très satisfait des résultats de son protégé, l’envoie à Alexandrie et le présente au Patriarche Sophronios, son ami. Devenu le bras droit du Patriarche, Nectaire suscite rapidement des jalousies à la cour patriarcale.

Pour ses quarante ans, le 23 mars 1886, il est ordonné prêtre par le Patriarche Sophronios, en la cathédrale Saint-Sabbas. Le 23 août, élevé à la dignité d’archimandrite, il est chargé successivement de la prédication, de la confession des fidèles, du secrétariat patriarcal, puis est nommé légat patriarcal au Caire. Légat plein de zèle, il embellit et décore l’église Saint-Nicolas du Caire, dirigeant lui-même les travaux. Aussi saint Nicolas saura bien le lui rendre. Vingt ans plus tard, en 1907, au cours d’un rêve, il lui apparaîtra :

Je me tenais au pied de la châsse des reliques de St Nicolas, écrit-il à ses moniales d’Égine, je le regardais et lui semblait dormir. Peu après, il parut remuer puis ouvrir les yeux, se lever, s’asseoir, élever les mains et me les tendre. Je m’inclinai avec respect afin de le baiser et lui m’entoura de ses bras et m’embrassa par trois fois sur la bouche. Je l’embrassai aussi. Après le baiser, il me dit : je vais t’élever très haut, mais je te demanderai de me faire un trône d’argent. Après, il se recoucha et s’endormit de nouveau…Nous verrons bien si le rêve deviendra réalité. Soyons disponibles, sans désir, afin de nous laisser guider par Dieu dans l’accomplissement de ce qui est bien. Que le Nom du Seigneur soit béni !

Métropolite de Pentapole

C’est dans cette même église Saint-Nicolas que, le 15 janvier 1889, l’archimandrite Nectaire est sacré évêque de la Pentapole par le Patriarche Sophronios, assisté de l’archevêque Antoine de Corfou et de l’archevêque Porphyre du Sinaï. Sitôt après son sacre, il se plaint au Seigneur :

Pourquoi Seigneur m’as-tu élevé à une si haute dignité ? Je t’avais seulement demandé de devenir théologien et non métropolite. Dès ma tendre jeunesse je t’ai demandé d’être digne de devenir un simple ouvrier de ta Parole divine et toi maintenant tu m’éprouves par de telles choses. Seigneur, je me soumets à ta volonté et te supplie : cultive en moi l’humilité et la semence des autres vertus, selon la manière que toi seul connais…

À un moine qui lui écrivait pour le féliciter de son élévation à l’épiscopat, il répondait :

Votre humilité établit une inégalité entre elle et moi, à cause de la dignité épiscopale. Il n’y pas d’inégalité entre nous. Si l’évêque doit être le premier c’est bien dans l’humilité et, s’il est le premier parmi les humbles, il doit être le dernier de tous. S’il est le dernier de tous, où donc est la supériorité ? Entre les frères du Seigneur, seuls se distinguent, sans aucun rapport avec les dignités, les imitateurs du Christ. Celui qui s’est parfait dans la vertu est supérieur à celui qui ne s’est pas parfait…L’insouciant, le négligeant, quand bien même il serait évêque, est de beaucoup inférieur à celui qui est diligent et empressé, même si celui-ci est un simple moine… La dignité n’élève pas celui qui la possède, seule la vertu est une puissance d’élévation.

L’humilité s’acquiert, se conquiert à travers les épreuves. Aussi Dieu va permettre à Satan de passer au crible son humble serviteur. Le ” diviseur ” eut beau jeu de semer la jalousie dans le cœur des prêtres et des monseigneurs qui tourbillonnaient comme des essaims de guêpes autour de vieux Patriarche. On lui laisse entendre que son protégé brigue le trône de saint Marc, que tout le peuple est séduit par lui. À ces intrigues, on ajoute des calomnies plus graves, suspectant ses mœurs, sa moralité. Le vieux Patriarche croit tout cela sans le vérifier, il n’en a plus la force !

Le 3 mai 1890, par un décret patriarcal, Monseigneur Nectaire, Métropolite de Pentapole, est congédié, sans procès, comme un valet, relevé de ses fonctions de Directeur du Bureau Patriarcal. Il lui est cependant permis de demeurer, s’il le désire, en son domicile pour y étudier, écrire et participer à la table des prêtres. Il lui est formellement interdit de se rendre dans les villes dépendantes du Trône, sous aucun prétexte, de même que dans l’ancien Caire, sans autorisation expresse.

Trois mois après, le 11 juillet, un nouveau décret l’invite à quitter le sol égyptien. Monseigneur Nectaire quitte l’Égypte sans se défendre, sans se justifier, louant et bénissant Dieu : Dieu a donné, Dieu a repris, qu’il soit béni ! (Job). Une lettre signée par neuf cents fidèles mit un peu de baume dans son cœur blessé.

Exil à Athènes

L’hostilité d’Alexandrie l’avait précédé à Athènes. Toutes les portes se fermaient devant lui. Abandonné de tous, il va végéter ainsi près de quatre ans, pauvre à ne pouvoir manger à sa faim.

Un jour qu’il redescendait pour la dixième fois au moins l’escalier du Ministère des Cultes, sans avoir pu trouver le plus petit poste de prédicateur, il croisa le maire de la ville, monsieur Méla, une de ses vieilles connaissances d’Égypte.

–Que vous arrive-t-il, Monseigneur, vous paraissez triste ?
–N’avez-vous pas appris ce qui m’est arrivé, Monsieur Méla ?
–Oui, on m’en a parlé, mais…
–On m’a chassé d’Égypte, sans aucune raison précise. Je viens de prier le ministre de me donner un poste de prédicateur, n’importe où, et il m’a répondu que je n’avais plus la nationalité grecque.
–Suivez-moi, je vous prie.

Et tous deux se retrouvèrent devant Monsieur le Ministre des Cultes. Le soir même Nectaire avait son poste de prédicateur.

Prédicateur

Il rayonnait de joie. De nouveau, il pouvait servir son Dieu en prêchant à temps et à contretemps. Le cœur bondissant comme un cabri d’En-Geddi, il ne cessait de répéter des doxologies en actions de grâces.

Dieu est vivant et mon âme est vivante, se disait-il à chaque pas. Le Seigneur s’occupe de moi, je ne manquerai de rien. Mon âme bénit le Seigneur.

En arrivant à Chalkis, le prédicateur Nectaire se sentait revivre. L’hiver finissait et déjà les amandiers fleurissaient. Le personnel de l’évêché reçut froidement le nouveau prédicateur, mais il ne s’en aperçut pas tant son cœur était dans la joie. Avant de s’endormir, ce premier soir, il lut quelques pages du ” Combat invisible ” de saint Nicodème l’Hagiorite. Une crainte indicible transperça son âme. Mais Dieu était avec lui.

Il avait longuement préparé sa première homélie sur la ” Vie future et éternelle “. Ce fut un fiasco complet : murmures, sourires, ricanements. Quelqu’un même cria : ” Dehors l’hypocrite, le pharisien “.

Rentré dans sa chambre, il regarda le Crucifié : ” Qu’ai-je fait, Seigneur, pour qu’ils me haïssent à ce point ? ” Un frisson et une flamme traversèrent son cœur et il entendit une voix qui venait de la Croix : ” Qu’ai-je fait pour que ceux qui m’ont crucifié me haïssent à ce point ? ” Il respira profondément et se sentit soulagé. ” Pardonne-leur, Seigneur. Cela ne fait rien, je retournerai, j’essaierai encore. ”

Le dimanche suivant, il remonta en chaire. Mais le chahut de l’assemblée fut encore plus grand. Triste et déçu de voir que la Parole de Dieu n’était pas accueillie il se dit:

Je reviendrai encore dimanche prochain. Mais si je ne parviens pas à susciter un intérêt religieux, c’est qu’il me faudra partir. C’est le Seigneur qui le veut. Que son Nom soit béni !

La semaine fut un long martyre. Nectaire priait et jeûnait. Cependant Dieu agissait. La vérité éclatait, venant d’un groupe de notables d’Alexandrie, gros négociants en coton. Ils mirent sens dessus-dessous l’archevêché et le ministre en proclamant l’innocence du Métropolite de Pentapole. La vérité se répandit comme le feu à une traînée de poudre dans toute la ville. Aussi, en ce troisième dimanche, celui de la dernière épreuve, la cathédrale était pleine à craquer. On était venu de partout, de Limni, d’Aliveri, de Karisti…

C’est dans un silence total qu’il commença à parler de l’orgueil :

Celui qui veut devenir grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur ; celui qui veut être le premier, qu’il soit votre esclave…

Aucun murmure, aucun sourire. L’attention, l’émotion, une crainte respectueuse avait saisi toute l’assemblée. Son cœur battait à se rompre. Il avait dépassé le temps prévu, mais personne ne s’impatientait. Il conclut en rappelant que le bonheur et la joie intérieure ont leur source dans l’humilité et il souhaita que tous, petits et grands demeurent dans l’humilité avec une conscience pure. Dans la cathédrale, on entendit comme un bruissement de feuillage et tout à coup l’assemblée explosa en applaudissements et en cris : ” Axios ! Axios ! ” (” Il est digne, il est digne ! “), comme à une ordination.

Nectaire descendit de la chaire, les yeux baissés. Il pleurait. Il disparut derrière l’autel, s’approcha du Crucifié, fit trois signes de croix et resta à contempler les gouttes de sang. On l’entendit murmurer : ” Voici, Seigneur, ton serviteur. Conduis-le là où tu veux, non selon ma volonté mais selon la tienne. J’embrasse tes pieds très purs “.

Comme en Égypte, le peuple l’aima beaucoup. Mais Nectaire ne devait pas s’attacher à Chalkis. Au bout de deux ans et demi, un nouveau décret le nommait prédicateur à Phtiotide, un canton de l’ancienne Thessalie. Là aussi, il ne fera que passer. Sa réputation de sainteté parvient jusqu’au Palais Royal d’Athènes : la reine Olga manifeste le désir de connaître ce prédicateur qui bouleverse les foules. Les désirs d’une reine sont des ordres !

Directeur de l’École de Théologie

Nous sommes en 1894, il lui restera encore deux grandes œuvres à accomplir : diriger l’École de théologie d’Athènes et fonder le monastère d’Égine.

Nectaire a maintenant quarante-huit ans quand il revient à Athènes, non plus en exilé comme quatre ans auparavant, mais en gloire, comme directeur de la célèbre École de théologie des Frères Rizari. Alors en pleine décadence, il va la relever en quelques mois.

Aux souhaits de bienvenue, le jour de son arrivée, le nouveau directeur répond : Le Seigneur Dieu soit avec vous ! Ce furent les premières paroles que les conseillers et les professeurs entendirent de lui. Et quand on voulut le conduire à la salle réservée aux hôtes de marque, il dit doucement : ” À l’église, je vous en prie. ”

Nectaire franchit la porte de l’iconostase et monte à l’autel, s’incline profondément, embrasse le saint Évangile, tombe à genoux devant le crucifié et entoure la Croix de ses bras. Le jeune Kimon Prokophos, étudiant de deuxième année, témoin de la scène l’entend murmurer:

Ô Seigneur tout miséricordieux, Sauveur, Verbe Tout-Puissant, Fils de la Vierge, Agneau sacrifié, Guide plein de Sagesse, aie pitié de ton serviteur : rends-le digne d’avoir toujours ta volonté devant les yeux et de toujours l’accomplir. Je te rends grâces, je te rends grâces du fond du cœur.

Puis, ayant embrassé et salué l’icône de Marie, il rejoint ceux qui l’attendaient et souriant leur dit : ” Je vous demande pardon, je suis à vos ordres. ”

Le lendemain, toute l’école était en effervescence. Le nouveau directeur était présenté aux 140 étudiants en théologie. Très solennel, le secrétaire prend la parole :

Élèves de l’école fondée par les mémorables Manthos et Georges Rizari, je suis très heureux aujourd’hui, car notre école a reçu son nouveau directeur général. Dès maintenant, son Excellence, l’ancien Métropolite de Pentapole, Monsieur Nectaire, assume ses hautes responsabilités. C’est un homme instruit, auteur d’ouvrages théologiques, un prêtre digne et pieux…

C’est dans un brouhaha général que Nectaire commença à parler lentement, les étudiants de dernière année avaient décidé de ” couper le sifflet à cet évêque-moine ” :

Mes enfants, mes enfants, c’est un bonheur pour moi d’être avec vous. J’entreprends avec crainte de Dieu votre sainte instruction et je vous promets de faire mon possible pour votre progrès spirituel et aussi pour justifier les espoirs de vos parents, ceux des mémorables fondateurs qui sont nés au ciel et ceux de toute notre noble nation.

Un rire étouffé répondit à ces paroles et le brouhaha augmenta. Le secrétaire fit la grimace et devint tout rouge. Mais, imperturbable, paisible, le nouveau directeur poursuivit :

Mes enfants, nous devons aussi être fiers d’être les membres de l’ancienne chrétienté d’Orient, de l’Orthodoxie invincible. L’Orthodoxie, c’est notre trésor, notre perle précieuse, la lumière sans déclin. Si nous perdons ce trésor, nous serons dispersés comme un nuage de poussière aux quatre coins de l’horizon, notre nation et notre race disparaîtront. Dans les prochains cours que je vous ferai avec l’aide de Dieu, je développerai les aspects cachés de ce trésor sans prix : vous comprendrez son importance immense et toute sa valeur.

Mes enfants, j’espère qu’à partir de maintenant nous vivrons comme une famille dans le Seigneur Jésus-Christ, que nous allons nous confier les uns aux autres, nous soumettant réciproquement nos problèmes et que nous formerons une fraternité bénie. Je vous promets de me tenir à vos côtés comme un père et comme un père spirituel…

Ses jeunes auditeurs furent conquis, mais le ” Conseil des Dix ” qui dirigeait en fait l’École de théologie ne voyait pas d’un bon œil le nouveau directeur qui était trop mystique et pieux à leur goût. Ces messieurs étaient plus soucieux de donner aux étudiants une instruction littéraire, encyclopédique et classique plus que théologique. Nectaire sut faire face et poursuivit son chemin comme il l’entendait.

Un incident disciplinaire va révéler Nectaire, non seulement à l’École de théologie mais à tout Athènes. Une dispute entre quatre étudiants de dernière année s’était envenimée à tel point qu’elle s’était terminée en injures et en coups. Amenés au bureau du directeur par les surveillants, les quatre responsables n’arrêtaient pas de s’injurier. Nectaire, très calme, demande quelques explications à chacun et, les regardant droit dans les yeux, l’un après l’autre, leur dit lentement :

–Tout ce que vous avez fait me peine profondément. Je suis obligé de me punir moi-même.
–Vous punir vous-même, Monsieur le Directeur ? dit le surveillant stupéfait.
–Oui, me punir moi-même : jeûner. Monsieur le surveillant, avertissez le cuisinier, dès ce midi, pour qu’il ne m’envoie plus de nourriture pendant trois jours. Est-ce que je me fais bien comprendre ? Aux heures des repas, je prierai pour que cessent ces désordres. Cela me rend triste mes enfants, bien triste. Vous, qui serez demain prêtres du Très-Haut ! Retirez-vous, je vous en prie, et que le Seigneur vous fasse miséricorde et vous éclaire. Qu’il vous pardonne.

Les étudiants comme cloués sur place ne partaient pas.

Allez-vous-en ! Réconciliez-vous avant midi, sinon je prolongerai la punition.

Ils sortirent un à un du bureau, en silence, tête basse, bouleversés. À midi, on ne les vit pas à table. Ils s’étaient enfermés dans leur chambre et pleuraient comme des gosses. Leurs larmes, la prière et le jeûne de Nectaire, tout cela ouvrit leur cœur à la grâce. L’incident fit rapidement le tour de toutes les classes. Il suscita curiosité et respect envers cet ” évêque-moine ” qui renversait les responsabilités en se punissant lui-même.

Le dernier couché, il était le premier levé. Après les laudes, chantées tôt le matin, il allait cultiver le jardin et arroser les plantes et les fleurs qu’il avait lui-même semées. Ce contact avec la nature le comblait de joie. Il revivait le temps de l’Éden, conversant avec Dieu et priant pour ses jeunes étudiants. Voyant que certains s’intéressaient au jardinage et l’aidaient volontiers, il avait demandé plusieurs fois, mais en vain, au ” Conseil des Dix “, de faire venir un agronome qui donnerait un cours pratique à ces futurs prêtres de campagne:

Vous ne pouvez pas vous imaginer le bien que peut faire un prêtre de campagne s’il possède en plus des connaissances agronomiques ? Qu’est-ce donc que la créature humaine ? N’est-ce pas un composé d’âme et de corps ? Il faut en premier nourrir l’esprit et en second soigner le corps.

Continuellement obligé de remplacer les professeurs qui, pour un rien se faisaient porter malades, Nectaire se couchait de plus en plus tard. Épuisé, il gémissait et se sentait coupable de ne plus avoir assez de résistance pour rester toute la nuit en prière devant l’icône du Seigneur et de sa Mère très pure : Notre-Dame du Perpétuel Secours qu’il vénérait particulièrement.

Il attira à lui tous ceux qui avaient le cœur brisé. Les uns après les autres, les gens arrivaient de partout. Il accueillait la douleur de tous ces pauvres. Il l’unissait à la sienne et les déposait toutes au pied de la Croix du Christ. Un souvenir de sa grand-mère bien-aimée fut un baume pour son cœur. Une voisine qui venait de perdre ses trois enfants tout jeunes emportés par la typhoïde, voulait s’empoisonner et criait, une icône du Christ à la main : ” Pourquoi m’as-tu fait cela ? Il revoyait sa grand-mère embrasser tendrement la mère désespérée et lui murmurer à l’oreille : ” Ton épée est mon épée. Non, ma fille, on ne demande jamais “pourquoi” à Dieu. Nous, nous apercevons les choses confusément, lui, il est l’œil qui voit tout. ”

La Sainte Montagne

À la fin de l’année scolaire 1898, le très vénérable Directeur de l’École Rizarios obtint la permission du patriarche œcuménique Constantin V d’aller vivre trois mois à la Sainte Montagne. Il fit le voyage avec deux moines de Chios et une lettre de recommandation du patriarche. Il passera des nuits entières dans les bibliothèques, visitera les monastères, vivant comme un moine dans le jeûne et la prière. À la Grande Laure d’où sont sortis plus de trente patriarches et quelque cent trente évêques, l’ex-métropolite de Pentapole sera reçu fastueusement. Il refusa de célébrer la liturgie avec la couronne de diamants de l’empereur Nicéphore Phocas, honneur insigne offert aux évêques de passage !

Le monastère de Katounakia tenu par les célèbres iconographes Daniel, marquera profondément l’âme de Nectaire. Il se sentit vraiment chez lui, au milieu de ces douze frères pratiquant entre eux l’obéissance totale, vivant dans la simplicité et l’amour fraternel. Ils chantaient l’office divin avec tant de ferveur et de pureté que les visiteurs, oubliant tout, ne désiraient plus partir.

En attendant l’heure de l’office, accompagné d’un frère Daniel, Nectaire partit en direction du redoutable rocher Karouli qui surplombe la mer d’une centaine de mètres. En route, ils croisèrent un vieil ermite vêtu d’une soutane jaunie et rapiécée dont le visage décharné était éclairé de deux grands yeux de lumière. ” Bénissez ” murmura Nectaire qui resta en extase. ” Que le Seigneur vous bénisse ” répondit l’ermite ; aussitôt, il ajouta, se tournant vers frère Daniel : ” Frère, comment oses-tu marcher devant l’évêque de Pentapole qui, depuis longtemps, a été rangé parmi les saints hiérarques ? ” Un grand silence s’établit, frère Daniel qui avait pris Nectaire pour un simple moine, était stupéfait, Nectaire pleurait. Il voulut embrasser la main décharnée de l’ermite qui recula avec crainte. En se baisant à son tour pour embrasser la main de l’évêque, l’ermite se trouva face à face avec l’évêque ; ils s’embrassèrent cordialement.

Hier, dit l’ermite, les démons frémissaient. Ils se sont transformés en une légion de grands moustiques et ils m’ont frappé, essayant de m’assommer et de me jeter à terre, mais ils n’ont pu soutenir la vision de la Croix vénérable et juste après les paroles : “Que Dieu se lève et ses ennemis seront dispersés”, ils disparurent. Pourquoi ? Parce que l’occasion allait m’être donnée de connaître un de leurs redoutables persécuteurs.

Prière pour le Monachisme

À l’aube de ce XXe siècle orgueilleux qui se vantait de donner aux hommes, grâce aux sciences modernes, la possibilité de conquérir le bonheur, Nectaire, qui était entré dans sa cinquante-quatrième année, aspirait de plus en plus à la solitude et sentait monter en lui une prière incessante pour le monachisme orthodoxe. Un soir que cette prière secrète se faisait plus pressante, il demanda à quelques étudiants de la chorale de venir chanter devant l’icône de la Mère de Dieu. Ce fut une soirée inoubliable pour tous. Les veilleuses et les cierges en tremblaient de joie. Nectaire en fut ravi au point de se jeter aux pieds de ces jeunes pour les remercier :

Priez, mes enfants ! Que chacun de vous prie la Mère de Dieu pour que le monachisme orthodoxe, cet arbre aux fruits splendides, pousse et fructifie de nouveau. Si cela arrive, notre pays fera de grandes choses.

Justement, cela était en train d’arriver. Près du Palais Royal, dans la rue Xénophon, Chrysanthe, une jeune fille aveugle, entendait l’appel de Dieu. Orpheline, elle avait été accueillie dans la famille Manthopoulos où elle vivait humble et effacée comme une moniale. Chaque jour, elle se rendait à l’église pour entendre les laudes et les vêpres. Bientôt elle sut par cœur les textes sacrés, les Évangiles et les pensées des Pères. Le dimanche, à la liturgie, elle buvait avidement les paroles de Nectaire. Un jour de fête, elle eut la joie de rencontrer le saint vieillard. Depuis ce jour, Chrysanthe nageait dans le bonheur. Elle ne pouvait garder pour elle cette joie. Elle en fit profiter ses amies, Catherine, Hélène, Angéline et Marie.

Un soir, Chrysanthe et ses amies allèrent frapper à la porte de l’École de théologie. Nectaire les reçut avec son habituel sourire. Ce prénoviciat allait durer quatre ans. Après avoir visité plusieurs îles, les jeunes filles trouvèrent un vieux monastère abandonné dans l’île d’Égine, à six kilomètres et demi de la ville. Ce lieu s’appelait la ” Source vivifiante “.

Égine

Le docteur Peppas, maire de l’île, invita Monseigneur Nectaire à venir sur place se rendre compte et proposa de donner gratuitement le lieu dit : la ” Source vivifiante “. Arrivé à la ” Source vivifiante ” il se prosterna et baisa le sol où avaient vécu tant de saints moines et en particulier saint Denys qui fut évêque d’Égine de 1576 à 1589.

Nectaire devra attendre encore quatre ans avant de venir définitivement sur cette île. Lors d’une de ses visites, à la prière instante des habitants de l’île, éprouvés par une sécheresse de trois ans et demi, Nectaire réouvrit les cieux et une pluie diluvienne tomba sur l’île à tel point qu’ils envoyèrent une délégation pour lui demander de prier pour que la pluie s’arrête. C’est d’Athènes qu’il dirigera le monastère, envoyant à ses cinq premières candidates une trentaine de lettres pleines de sagesse et de tendresse paternelle. En voici une très typique du saint, adressée à sœur Cassienne :

Ta maladie m’a affligé. Tu as pris froid à cause de l’humidité de ta cellule. Ne gelez plus, n’exposez pas aux dangers votre vie. La maladie ne permet pas à ceux qui ne sont pas parfaits de progresser. Vous avez besoin de santé pour le travail spirituel. La santé pour ceux qui ne sont pas parfaits, c’est le char qui porte l’athlète au terme du combat. C’est pourquoi je vous recommande d’avoir du discernement et de la mesure en tout et je vous conseille d’éviter les excès. Les austérités vont de pair avec la mesure de la vertu. Celui qui ne possède pas de vertus morales élevées et qui veut rivaliser avec les parfaits, vivre avec austérité, celui-là court le danger de la suffisance et de la chute.

Que chacune veille rigoureusement à ne pas juger ou condamner ou encore à rejeter une autre comme imparfaite, car elle risque d’engendrer l’affliction et l’affliction, c’est le commencement de la division.

Il faut que les jeûnes soient à la mesure de votre santé, afin que vous ne soyez pas contraintes d’abandonner la solitude pour aller chercher dans les villes la guérison de votre corps malade. Par la poste, je vous fais parvenir une bouteille d’eau de Cologne, qui est un véritable remède. Les médecins reconnaissent aujourd’hui que l’eau de Cologne est plus employée en pharmaceutique qu’en parfumerie. Ne la rejetez donc pas en tant que médicament et cela par excès d’austérité. Marchez en toute simplicité de cœur, confessez-vous les unes aux autres. Je vous bénis toutes et de tout cœur.

Et en post-scriptum, il ajoutait:

Je désire apprendre que vous êtes en bonne santé. Puisque sœur Cassienne est malade, si vous ne pouvez pas lire tout l’office, lisez-le en partie et pour le reste, récitez la “Prière” ” (La Prière de Jésus ou Prière du cœur).

Le 1er juillet 1906 Nectaire posait la première pierre de l’église.

Installation à Égine

Nectaire a soixante-deux ans. Début février 1908, il remet sa démission au ” Conseil des Dix “. C’est la consternation à l’école autant parmi les étudiants que chez les professeurs. Le ministère accepta officiellement sa démission le 24 mars, vigile de l’Annonciation. Il débarqua à Égine un matin, après Pâques, accompagné de trois amis. Il allait passer les douze dernières années de sa vie terrestre sur cette île placée comme une émeraude au milieu du golfe de Salonique.

Il allait vivre là la plus grande expérience humaine qui soit, celle de la patience et de l’amour total, celle de la foi sans limite. Seul, fatigué par les épreuves et les déceptions de toutes sortes, il allait vivre son dernier combat, un corps à corps terrible avec les démons.

Elles étaient maintenant une cinquantaine de moniales et de novices autour de mère Xénia, l’aveugle qui faisait fonction d’higoumène. Pour accueillir les visiteurs de plus en plus nombreux, Nectaire fit construire une hôtellerie à l’extérieur du monastère.

Le Malin, voyant tout cela d’un mauvais œil, avait jeté dans l’âme du métropolite Théoklitos d’Athènes, la jalousie. Le métropolite menaçait d’expulser les moniales, de les disperser et de détruire le monastère. Nectaire s’efforçait de rassurer les moniales en larmes.

Que Dieu te pardonne, frère. Tu ne connais donc rien de cette œuvre sainte, rien du tout ? Je souffre, Notre-Dame, profondément, plus que je saurais dire, non pour moi personnellement, vous savez bien que ma vieille carcasse peut vivre n’importe où, dans n’importe quel monastère. Je souffre particulièrement pour ces quelques vierges saintes, ces âmes simples et honnêtes que votre Fils m’a confiées.

Épreuve de Feu

Le métropolite Théoklitos et les membres du saint Synode compromis dans une affaire politique sont tous destitués. Nectaire met son espoir dans le successeur Méletios Petaxakis venant de Chypre. Mais le serpent, comme la bête aux dix cornes et aux sept têtes (Ap 13, 1) n’était pas mort. Il allait se redresser plus terrible que jamais.

C’est le printemps 1918. Le blocus des Anglais prend fin en Grèce, la Grande guerre s’achève en Europe. Un matin, sans prévenir, le nouveau métropolite d’Athènes, accompagné de son diacre, fait irruption au monastère d’Égine. Il surprend le fondateur en train de piocher, mal habillé. Les mains boueuses. Il accable Nectaire de reproches, se fait présenter toutes les moniales, leur pose toutes sortes de questions, hoche la tête et s’en retourne aussi rapidement qu’il était venu.

En même temps, au village, le démon allumait le cœur de celle que tous appelaient la ” mère-bougie “, car elle vendait des bougies de dévotion et de l’encens. Par moment, elle se mettait à hurler et se donnait des coups. Elle vivait seule, séparée de son mari et de sa fille Marie qui était très belle et dont elle était terriblement jalouse. Quand elle sut que sa fille était entrée comme novice au monastère, elle y monta un matin, à moitié ivre, hurlant. Devant la pauvre Xénia qui ne pouvait voir le regard démoniaque de cette furie, la ” mère-bougie ” criait : ” Ou bien tu me donnes immédiatement mon enfant et nous partons, ou bien je vais vous brûler tous ici comme du papier “.

Devant le refus de sa propre fille et de l’higoumène, la ” mère-bougie ” partit en criant des injures et en menaçant le monastère d’un tremblement de terre qui bouleverserait tout.

Le premier qui fut bouleversé, ce fut le métropolite d’Athènes qui n’attendait qu’une occasion pour dissoudre le monastère d’Égine. Nul ne sait comment elle réussit à pénétrer dans l’archevêché et à faire croire au métropolite que Nectaire avait séduit sa fille. Deux jours après, elle rejouait la même scène devant le juge d’instruction du palais de justice du Pirée, qui lui aussi tomba dans le piège.

Méletios ne tarda pas à revenir avec son diacre. Il fit venir Nectaire dans la maison de Jean Simandonis. Épuisé, il a maintenant soixante-douze ans, le vieil évêque gravit péniblement l’escalier, la main sur son cœur. L’accueil fut froid et agressif. Méletios criait si fort qu’on l’entendait jusque dans la cour.

Injures et menaces se prolongèrent près d’une heure. Nectaire écoutait, impassible, priant et bénissant Dieu dans son cœur. À la fin, il dit simplement : ” Le Seigneur soit avec votre esprit, vénérable évêque. ”

Montée au Calvaire

1920: Nectaire va sur ses soixante-quatorze. Il est de plus en plus courbé, comme son aîné, le saint moine de Sarov. Sa prostate le torture sans arrêt. Il gémit des nuits entières. À l’aube, il se traîne jusqu’à l’église pour les laudes et la Divine Liturgie. Un médecin d’Athènes consulté prescrit une entrée immédiate en urologie. Mais avant, il demande la grâce de passer au monastère de Chrysoléontissa. Monté sur un petit âne, comme Jésus, il part accompagné d’une moniale et d’une jeune novice noire, sœur Agapia. Sa ” semaine sainte ” durera deux mois. Prosterné devant l’icône miraculeuse de Chrysoléontissa, il murmure:

Mère de Dieu, Notre-Dame, je sens que la fin approche. Je vous en prie du fond du cœur, ne m’oubliez pas, intercédez auprès de votre Fils pour qu’il me pardonne. Je suis dans l’angoisse à la pensée de me présenter devant lui. Vous savez tout ce que j’ai fait. Bien des fois, de bien des manières vous m’avez aidé et protégé. Il n’y a rien qui vienne de moi, mais considérez ces jeunes filles pieuses et pures et prenez-les sous votre protection, protégez leur combat et leur vie. Quand je serai sur l’autre rive, j’espère que je verrai leur ascèse et leur sainteté, l’honneur de leur vie sainte et leur sagesse, leur piété…

Il pria ainsi près d’une heure. À table, il se contenta de deux pommes et d’un peu de riz et prit congé de l’higoumène. Remonté sur le petit âne, il se laissa conduire à l’hôpital d’Érétéon, en banlieue d’Athènes. En chemin, du haut de la colline, Nectaire se tourna vers l’est, vers le grand port du Pirée et le bénit. Puis il bénit l’ouest, le nord et le sud, comme François d’Assise mourant bénit sa ville et le monde.

Costi, l’ami de toujours, était là pour remplir les formalités d’entrée. On plaça le vieux moine-évêque dans une chambre à quatre lits, occupée par un paralysé des jambes et un vieil instituteur souffrant aussi de la prostate. L’opération ne put se faire. Nectaire souffrira ainsi près de deux mois, incognito, veillé jour et nuit par ses sœurs, priant sans cesse. Le soir du dimanche 8 novembre 1920, dévoré par la fièvre, à bout de force, Nectaire entendit une voix familière, douce et lointaine l’appeler :

–Viens, mon enfant, entre dans la joie de ton Seigneur. La couronne de la justice t’attend.
–C’est à moi que tu parles, Seigneur ?

Ce furent ses dernières paroles. La mère Euphémie qui le veillait le vit ouvrir la bouche pour respirer. C’était son dernier inspire. Dieu l’avait inspiré en lui. Saint Nectaire venait de ” naître au ciel “. Mère Euphémie lui ferma les yeux et la bouche. Aussitôt un parfum extraordinaire se répandit dans la chambre. Une femme chargée de la toilette vint aider la vieille moniale. Elle jeta négligemment le maillot de corps de Nectaire sur le lit voisin. L’homme paralysé de deux jambes se leva aussitôt, hurlant de joie : ” Je marche, je suis guéri “. Mère Euphémie récupéra le maillot, le cacha sous sa soutane. Elle passa la nuit à pleurer auprès du corps qui embaumait de plus en plus. Le parfum demeura six mois dans l’hôpital. Aujourd’hui, la chambre est devenue un bureau sous le nom de ” salle Saint-Nectaire “.

Retour Glorieux à Égine

La dépouille parfumée fut transportée dans l’église de la Sainte-Trinité, au Pirée, en attendant l’embarquement pour Égine. Le visage et les mains suintaient une huile parfumée. Le retour fut un triomphe. Deux cents hommes se succédèrent pour porter le cercueil de la ville jusqu’au monastère. La procession dura deux heures, les cloches de toutes les églises sonnant en l’honneur du saint.

Xénia, l’higoumène aveugle, ne put voir la sueur qui ruisselait sur le visage de son Père bien-aimé, mais elle respirait l’arôme de cette sueur. Inspirée, elle prophétisa :

Notre père n’est pas mort. Il vit, nous voit et prie pour nous. Notre monastère grandira et le Seigneur ne l’abandonnera pas, c’est ce qu’il nous disait toujours lorsqu’il vivait. Il nous disait ceci : “Mes filles, dans quelques années, des voitures et beaucoup de monde viendront dans cet endroit désert avec des offrandes, de l’or et des cierges.” Nous restions sceptiques et étonnées. Nous nous demandions avec inquiétude si sa sainteté ne déraisonnait pas. Ne pleurez pas mes sœurs, ne gémissez pas. Égine et la Grèce ont obtenu un saint de plus, un intercesseur auprès du Crucifié.

Pendant vingt ans le corps du saint restera intact, suintant et embaumant. En 1940, on ouvrit de nouveau le tombeau. Le phénomène de conservation avait cessé, il ne restait que les ossements qui continuaient à embaumer. Nectaire apparut à une vieille dame de grande famille attristée d’apprendre la dissolution de son corps :

Pourquoi t’attristes-tu ? C’est moi qui ai prié le Seigneur pour qu’il permette la dissolution de mon corps. J’ai fait cela à cause de la piété des chrétiens et pour leur consolation, afin que mes os soient dispersés dans toute la patrie grecque et dans le monde entier.

Le parfum demeure. Il continue d’embaumer le cœur de tous ceux qui s’approchent de saint Nectaire, de tous ceux qui le prient avec ferveur.

Note: Les dialogues rapportés sont tirés de deux livres:

Sotos Chondropoulos, Saint Nectaire d’Égine. Éditions Patrimoine Orthodoxe, Paris, 1985 ; 2e édition, Éditions Kainourgia, Athènes, 1998.
P. Ambroise Fontrier, Saint Nectaire d’Égine. Éditions l’Age d’Homme, Lausanne, 1985 ; 1993.

Paru dans la revue Le Chemin, numéros 4 et 5 (1989).
Reproduit avec l’autorisation de la revue Le Chemin.

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